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Voyage au Soudan


Du 24 février au 3 mars 2011, une commission commune (comprenant les présidents du C.C.F.D. et du Secours Catholique, 2 parlementaires, l’un de la majorité présidentielle, l’autre de l’opposition, le Pasteur président de la D.E.F.A.P., un professeur musulman à la mosquée de Paris et nous deux) s’est rendue au Soudan. D’abord au Soudan Nord, puis au Soudan Sud, ce pays qui sera le 193ème état inscrit à l’O.N.U. à partir de son indépendance, le 9 juillet prochain.

Ici, nous voudrions témoigner de la joie que nous deux avons eue à participer à cette mission commune entre le C.C.F.D. et le Secours catholique (la deuxième du genre) et à voir combien leur collaboration nous a semblé fructueuse. Nous avons aussi pu constater combien les responsables pour l’Afrique de ces deux associations étaient connaisseurs de la situation et compétents.

Nous voulons aussi exprimer notre admiration pour ce qu’ont réalisé les différents diocèses du Soudan -notamment dans les domaines de l’enseignement, de la formation, de l’éducation à la paix, du soutien des populations dans des moments difficiles de guerre civile-. Toutes les autorités civiles et politiques que nous avons rencontrées ont tenu à souligner la qualité du travail de l’Église.

Évidemment, la séparation des deux états va entraîner une profonde modification de l’action des chrétiens.

Au Nord, il faudra former une Église confessant en milieu musulman, une Église pour les pauvres que sont les chrétiens.

Au Sud -qui sera le dernier pays du monde en matière de développement humain- (pour donner un exemple : une femme a davantage de risques de mourir en couches que de chance d’accomplir une scolarité primaire complète), l’éducation et la formation sont évidemment des priorités essentielles à tous les niveaux. Il semble à beaucoup que l’Église devrait se charger aussi de former une élite capable d’accéder aux postes de responsabilité dans le pays (à l’heure actuelle, 5% des fonctionnaires -ministres compris- ont le niveau baccalauréat).

Nous étions partis avec l’idée d’un danger de confrontation entre musulmans et catholiques, tant au Nord qu’au Sud. Nous revenons avec la conviction que les vrais problèmes se tiennent d’abord entre arabes et africains noirs, ensuite entre participants à l’économie de subsistance et à l’économie de marché… La religion ne semble pas être -notamment aux yeux des responsables de l’Église catholique- une véritable cause de conflit.
Pour autant, nous avons rencontré au Nord des chrétiens pauvres qui ont peur que le nouveau Soudan Nord n’aggrave le poids de la « charia »… alors que les musulmans noirs du Sud ne manifestent aucune crainte.

Il est clair que les chrétiens se sentent appelés à témoigner de la Résurrection au cœur de difficultés inimaginables : ils expriment que les forces de la vie -la justice, la confiance, l’amitié- sont plus fortes en eux-mêmes que les forces de la mort.

Comment ne pas en rendre grâce ?

† Michel Dubost
Evêque d’Evry-Corbeil-Essonnes

† Bernard HOUSSET
Evêque de La Rochelle et Saintes





Les partenariats du Secours Catholique au Soudan

- Avec ACT (réseau protestant) le Secours Catholique soutient un programme au Darfour (environ 300.000 personnes chaque année depuis 7 ans). Le secours Catholique soutient spécifiquement la partie santé.

- Avec SUDANAID (Caritas du Soudan et Conférence épiscopale), le Secours C. a contribué à la réinstallation de la conférence épiscopale du Sud à Juba (en provenance de Nairobi) et a aidé à la réorganisation des services d’aide sociale de la conférence).

- Avec l’évêché de Khartoum : le Secours appuie le programme « Save the Saveable » destiné à scolariser les enfants de « déplacés » du Sud Soudan et du Darfour.

- Avec le diocèse de Torit, le Secours Catholique soutient les programmes d’accès à l’éducation (écoles primaires), à l’eau à la formation professionnelle, à la réhabilitation agricole, au développement humain (justice et paix).

- Avec Sudan focal point et Sudan Ecumenical forum, le Secours soutient un lieu d’information et de plaidoyer pour le Soudan.

- Au sein de l’ECOS (un organe collectif d’organisations chrétiennes européennes) le Secours accompagne un travail de plaidoyer sur le pétrole.

- Le Secours se tient prêt à répondre aux urgences et à l’appui des populations qui rentrent du Nord vers le Sud (200 000 en quelques mois).

Les partenariats du CCFD - Terre Solidaire au Soudan.

- Avec le diocèse de Torit, le CCFD finance, depuis 15 ans un programme vétérinaire en faveur des troupeaux des éleveurs nomades.

- Avec ACORD (une agence pour la coopération de la recherche pour le développement) le CCFD participe à un programme de formation de souveraineté alimentaire, de lutte contre le VIH sida de renforcement des moyens de subsistance, de construction de la paix.

Soudan : de l’espoir à la réussite
par Christian Bonnet, Service protestant de mission- Défap

La femme se tient debout, très digne, dans cette salle de classe ouverte aux quatre vents. Son voile sur la tête lui donne l’air d’une madone. Elle parle les yeux baissés pour raconter l’humiliation qu’elle vit depuis vingt ans. Obligée avec sa famille de quitter le sud du Soudan en raison des combats incessants entre l’armée de libération du peuple du Sud-Soudan, le SPLM, et les forces régulières du gouvernement de Khartoum. Trouver refuge chez l’ennemi, dans ce Soudan Nord si méprisant à l’égard des noirs. S’installer comme des millions d’autres Sud-Soudanais dans ces bidonvilles faits de petits maisons de terre, sans eau, ni électricité. La femme raconte l’impossibilité pour les hommes de trouver du travail, les petits boulots si peu rémunérateurs exercés par les femmes. Elle ne veut pas que ses enfants vivent le même enfer : la seule porte de sortie qu’elle voit pour eux est l’éducation à laquelle elle n’a pas eu droit mais qu’elle tient à leur donner. Dans ces quartiers déshérités de la grande banlieue de Khartoum, seules les Eglises chrétiennes ont cherché à implanter des écoles, avec l’aide de leurs soutiens internationaux, mais les frais de scolarité sont encore lourds à supporter pour ces familles aux revenus aléatoires.

Le référendum de l’espoir
La délégation française qui écoute avec émotion ce témoignage est venue au Soudan pour étudier les conséquences du référendum du 9 janvier 2011 par lequel les Sud-Soudanais étaient invités à se prononcer sur l’indépendance du Sud-Soudan. Elle se compose de deux députés de l’assemblée nationale, deux évêques, un représentant de la Fédération Protestante, un enseignant de la Grande Mosquée de Paris et les responsables du Secours catholique et du CCFD qui ont organisé la mission.
98 % des Sud-Soudanais qui se sont prononcés lors de ce scrutin se sont déclarés en faveur de l’indépendance qui interviendra le 9 juillet 2011 et créera ainsi le 193e état du monde. Ce référendum prévu dans l’accord de paix signé entre le Nord et le Sud-Soudan en 2005 a suscité un immense espoir au sein de la population sud-soudanaise. L’indépendance laisse entrevoir la possibilité de vivre enfin libre et maître de son destin dans un Sud-Soudan autonome où les africains ne seront plus humiliés par les arabes qui tiennent le pouvoir à Khartoum. Car bien plus qu’un conflit religieux, comme certains médias l’on présenté avec simplisme, il s’agit surtout d’un conflit ethnique, les arabes du Nord Soudan ayant depuis des siècles considéré le Sud comme un réservoir d’esclaves, puis comme une population qu’il ne vaut pas la peine de chercher à éduquer ou à développer.

Une naissance à risque
Les Sud-Soudanais réfugiés au Nord sont déjà plus de deux millions à être retournés s’installer au Sud depuis la signature de l’accord de paix. Leur avenir n’est pas rose pour autant. On sait déjà que ce 193e pays du monde aura aussi les pires indicateurs sociaux : 90 % de la population est analphabète, on compte à l’heure actuelle un enseignant pour 1000 élèves alors que seuls 20 % des enfants sont scolarisés, le pays ne compte qu’un hôpital public pour 10 millions d’habitants, 80 % de la population n’a jamais eu accès à une structure de santé, le taux de mortalité des femmes en couche est l’un des plus élevés au monde. A une heure de voiture de la capitale Juba, on trouve encore des tribus où les gens vivent entièrement nus. La capitale elle-même ne dispose d’aucun réseau électrique, d’eau potable ou d’assainissement. Cinquante ans de guerre ont fait plus de deux millions de morts, et complètement éradiqué toute agriculture et toute activité économique. Qui plus est, l’unité des Sud-Soudanais se faisait jusque là contre l’oppresseur Nord-Soudanais. Mais avec l’indépendance, les rivalités entre tribus et ethnies, dont beaucoup possèdent encore des armes, risquent de renaître.
Ce pays n’est pas encore créé que, déjà, il doit faire face à de multiples défis. En six mois, il lui faut créer un gouvernement, des lois, une justice, choisir une monnaie, apprendre à négocier avec les compagnies pétrolières et surtout organiser le vivre ensemble des Sud-Soudanais et définir les relations avec le Nord-Soudan. Car tout n’est pas réglé par l’accord de paix, la question des frontières reste à finaliser avec notamment une négociation délicate sur la région d’Abyei, riche en pétrole. La question de la citoyenneté se pose aussi : les populations auront-elles la liberté de choisir où elles veulent vivre ? Le Nord a accepté de bonne grâce le résultat du référendum car il a besoin de donner des gages de bonne volonté à la communauté internationale, n’oublions pas que le pays est encore sous embargo économique décrété par les USA et que le président Omar El-Béchir est sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour les crimes commis au Darfour. Mais la pilule reste amère à avaler. Des hommes politiques de Khartoum nous ont dit « Nous sommes comme un enfant qui viendrait de se couper la main avec un couteau ». D’autres laissent sous-entendre que le Nord a accepté de se séparer de ce Sud sous-développé pour accélérer son propre développement. Ce qui les amène à penser que tous les Sud-Soudanais sont indésirables au Nord, et que s’ils décident de rester ce sera « comme des citoyens de seconde zone ». Les deux pays ont néanmoins besoin l’un de l’autre. Le pétrole qui se trouve dans le sous-sol du Sud ne peut être exporté qu’à travers le Nord et par son terminal pétrolier de Port-Soudan.

Le rôle prophétique des Eglises
Les Eglises chrétiennes dans ce contexte troublé et tendu ont joué une partie remarquable. Toutes réunies au sein du Soudan Council of Churches, elles ont inlassablement œuvré pour étudier le rôle joué par le pétrole dans cette crise et pour en dénoncer les excès, pour renouer le dialogue entre les belligérants, pour accompagner les déplacés, pour apporter un secours aux plus démunis, pour offrir aux populations oubliées par le pouvoir central des structures d’éducation et de soins. La responsable de l’action humanitaire des Nations Unies, Elisabeth Grande, reconnaît volontiers que « Les Eglises restent la grande institution qui travaille sur le social au Sud-Soudan. » Tous les responsables religieux que la délégation a rencontrés reconnaissent qu’il leur faudra redoubler de vigilance pour accompagner cette indépendance, éviter que le Nord ne se sente trop humilié, apporter leur appui à la population et répondre à ses besoins élémentaires, mais aussi garder vis à vis des nouveaux dirigeants une liberté de parole et d’interpellation. Ils ont exprimé, comme les politiques, le souci de construire une société multiculturelle et respectueuse des différences. Le président du Sud-Soudan, Salva Kiir est un catholique pratiquant, mais il vient de recruter un musulman comme son plus proche conseiller. Le pays veut résolument tourner le dos à l’intolérance et unifier toutes ses forces vives. C’est son principal atout.

Après avoir suscité l’espoir d’une terre promise, auprès de populations opprimées, le Sud-Soudan est maintenant condamné à réussir. Il est à souhaiter que communauté internationale ne laisse pas ce pays nouveau-né livré à lui-même.


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