
Rencontre entre Mgr Michel Dubost
et M. Larbi Kechat,
recteur de la mosquée Adda’Wa (porte de la Vilette)
Dimanche 4 janvier 2009
– cathédrale d’Évry
« Il s’agit également de se laisser inciter à une meilleure connaissance des autres religions, pour pouvoir instaurer un dialogue fraternel avec les personnes de l’Europe d’aujourd’hui qui y adhèrent. En particulier, il est important d’avoir un juste rapport avec l’islam. Comme cela s’est révélé plusieurs fois ces dernières années à la conscience des évêques européens, ce rapport « doit être conduit avec prudence, il faut en connaître clairement les possibilités et les limites, et garder confiance dans le dessein de salut de Dieu, qui concerne tous ses fils ». Il faut être conscient, entre autres, de la divergence notable entre la culture européenne, qui a de profondes racines chrétiennes, et la pensée musulmane. »
Jean-Paul II, Eccclesia in Europa, 57
Instaurer un dialogue fraternel… C’est pour cela que nous sommes ici et que je me permets de lire avec vous une page d’Evangile :
« Jésus s’était retiré vers la région de Tyr et de Sidon. Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, criait : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Mais il ne lui répondit rien. Les disciples s’approchèrent pour lui demander : « Donne-lui satisfaction, car elle nous poursuit de ses cris ! » Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël. » Mais elle vint se prosterner devant lui : « Seigneur, viens à mon secours ! » Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens. C’est vrai, Seigneur, reprit-elle ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Jésus répondit : « Femme, ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux ! » Et, à l’heure même, sa fille fut guérie. »
Mt, 15. 21-28
Lire ce texte de l’Evangile dans le cadre de cette rencontre peut paraître incongru. Bien entendu, en aucun cas il ne s’agit pour moi de vouloir être offensant ou d’assimiler la rencontre que nous vivons à celle que Jésus fait avec la femme Syrophénicienne, ou Cananéenne, ne serait-ce que parce que celle-ci se tourne vers Jésus pour lui demander la guérison de sa fille, et donc a déjà une certaine foi en Jésus.
Pour autant, j’aime réfléchir aux situations que je vis en me référant à Jésus, et je trouve ce passage éclairant.
- Jésus rencontre une femme d’une autre religion… il est persuadé que Dieu a choisi Abraham, Moïse, pour révéler ce qu’il est, et il est sûr de la mission qu’il en a reçu… et, dans le dialogue qui s’instaure, il sait l’affirmer.
Jésus rencontre cette femme sur un autre plan que le plan religieux : pour cette femme, l’essentiel de sa vie est comme focalisé sur la santé de sa fille. Et c’est à partir de la santé de sa fille que le dialogue va s’instaurer. Il arrive assez souvent que Jésus parle « religion » - comme on dit aujourd’hui - avec des personnes qui ne pensent pas comme lui. Mais ses personnes sont presque toutes de « sa » religion, ce sont des Pharisiens ou des Sadducéens. Il est rare qu’il parle de sa foi avec des personnes non-juives, si ce n’est avec des Samaritains –lesquels en sont quand même très proches-. Avec la Syrophénicienne, avec le centurion, ce qui lui permet de nouer le dialogue, c’est l’aspiration à la santé et à la vie.
Ceci me fait réfléchir : les dialogues vrais que je peux avoir avec d’autres croyants ne naissent pas du fait qu’ils sont incroyants… ils naissent d’une rencontre parce que ce sont mes voisins, mes concitoyens, parce qu’ils participent à une réflexion commune sur la paix en Terre Sainte ou sur les droits de l’homme, parce qu’ils expriment à travers leurs œuvres une recherche de la vérité - comme Rachid Draï -, etc.
Et je constate qu’il en est de même pour Jésus… L’Évangile ne caractérise pas les personnes d’abord par leur religion. Ceux que Jésus rencontre sont des pécheurs - et nous le sommes tous -, des pauvres, des petits, des malades… Bref, Jésus semble privilégier la rencontre avec ceux qui, dans leur fragilité, ne savent pas, ou, au moins, ont besoin d’être confortés dans l’idée que Dieu les aime.
Pour moi, le plus frappant de cette page d’Évangile est de voir Jésus changer d’avis à propos même de sa mission, c’est-à-dire à propos de ce que Dieu lui demande. Je le disais tout à l’heure, Jésus sait ce pourquoi il a été envoyé.
« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël », c’est la seule fois dans l’Évangile où sa mission est assortie d’une restriction par une forme négative : Jésus a conscience - une conscience forte - de sa mission historique. Il ne peut pas tout faire. Il sait que le but de sa mission est universel, mais que le déroulement de sa mission passe par Israël. Matthieu note que Jésus ose réaffirmer cette priorité devant les disciples - comme il nous arrive de dire à l’intérieur de nos communautés les restrictions que nous n’exprimons pas à l’extérieur -.
Or, voici que Jésus change d’avis.
Et il le fait dans le dialogue. A nouveau, dans cette rencontre avec cette femme d’une autre religion, il admire le dynamisme de vie de cette femme, sa confiance en Dieu… et il va lui dire une parole extraordinaire, que la traduction ici appauvrit : « Qu’il se réalise pour toi ce que tu désires », et qu’il faut rapprocher de ce que Jésus exprimera dans sa dernière prière à son Père à Gethsémani : « Qu’il se réalise ce que tu veux »… Dans la difficulté, dans l’obscurité peut-être, il va approfondir sa compréhension de la mission que Dieu lui donne. Certes, il faut qu’il se dépense sans compter pour Israël… mais la volonté de Dieu, c’est le bonheur de tous les hommes et cette femme est le signe de cet appel universel, même s’il faut, pour obtenir ce bonheur, donner sa vie.
Permettez-moi de tirer les conclusions de cette lecture :
Regarder un frère ou une sœur sous le seul aspect de la foi est réducteur. Et risque de crisper les relations ou de les rendre artificielles. Certes, il est nécessaire d’avoir des réunions comme celle-ci. Elles permettent de réfléchir, de quitter nos pensées toutes faites…mais la véritable rencontre se fait lorsque s’établit un dialogue entre un Je et un Tu qui osent s’exprimer l’un devant l’autre. Bref, ce ne sont jamais les dogmes, les rites ou les religions qui se rencontrent, mais les hommes et les femmes.
Ce dialogue, pour moi, s’inscrit alors dans le cœur de ma vie… c’est-à-dire dans ma recherche de Dieu. Il me fait prendre conscience de plusieurs aspects de cette recherche : l’autre - dans sa différence, dans l’irréductibilité de ses différences - est un signe de la grandeur de Dieu… lui, le Très-Haut, l’inconnu, l’impénétrable. Mais, en même temps, il est signe de ce Dieu qui sans cesse veut que j’avance vers lui… et me donne la joie des rencontres pour me parler.
Si j’avais à justifier cela théologiquement, je le ferais volontiers par cette belle citation de Jean-Paul II :
« L’Esprit incite le groupe des croyants à se constituer en « communauté », en Eglise. Après la première annonce de Pierre, le jour de la Pentecôte, et les conversions qui ont suivi, la première communauté se forme (cf. Ac 2, 42-47 ; 4, 32-35).
L’un des objectifs centraux de la mission, en effet, est de réunir le peuple pour écouter l’Evangile, pour la communion fraternelle, pour la prière et l’Eucharistie. Vivre la « communion fraternelle » (koinonia), cela signifie n’avoir « qu’un cœur et qu’une âme » (Ac 4, 32), en instaurant la communion à tous les points de vue : humain, spirituel et matériel. De fait, la vraie communauté chrétienne s’engage à distribuer les biens terrestres pour qu’il n’y ait pas d’indigents et pour que tous puissent avoir accès à ces biens « selon les besoins de chacun » (Ac 2, 45 ; 4, 35). Les premières communautés, où régnaient « l’allégresse et la simplicité de cœur » (Ac 2, 46), étaient dynamiques, ouvertes et missionnaires : elles « avaient la faveur de tout le peuple » (Ac 2, 47). Avant même d’être une action, la mission est un témoignage et un rayonnement. »
Jean-Paul II, Redemptoris missio, 26
Si l’Esprit du Christ peut agir par tous, il est facile de comprendre que telle ou telle rencontre soit pour moi comme un rayon de soleil qui éclaire d’un jour nouveau une partie de mon univers spirituel. Il ne m’est pas possible d’affirmer cela sans demander à ce même Esprit de m’ouvrir à cette action et de me donner la capacité d’évoluer dans sa mouvance.
Il est évident, pour moi, que le Dieu de Jésus-Christ veut que tous les hommes et toutes les femmes soient rassemblés dans l’unité. Cette espérance m’est donnée par Jésus-Christ, et, pour moi, elle se réalisera par Jésus-Christ Sur ce point, ma foi est engagée et je sais que nous sommes différents sur la place – au cœur de notre foi- donnée à Jésus.
« Le Christ est l’unique médiateur entre Dieu et les hommes : « Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous. Tel est le témoignage rendu aux temps marqués et dont j’ai été établi, moi, héraut et apôtre - je dis vrai, je ne mens pas -, docteur des païens, dans la foi et la vérité (1 Tm 2, 5-7 ; cf. He 4, 14-16 ). Les hommes ne peuvent donc entrer en communion avec Dieu que par le Christ, sous l’action de l’Esprit. Sa médiation unique et universelle, loin d’être un obstacle sur le chemin qui conduit à Dieu, est la voie tracée par Dieu lui-même, et le Christ en a pleine conscience. Le concours de médiations de types et d’ordres divers n’est pas exclu, mais celles-ci tirent leur sens et leur valeur uniquement de celle du Christ, et elles ne peuvent être considérées comme parallèles ou complémentaires. »
Jean-Paul II, Redemptoris missio, 5
La présence d’autres croyants est une réalité. Et elle fait partie de ce monde que Dieu aime et veut réunir. Elle m’invite à l’humilité et à la patience. Je ne peux imaginer que le Dieu qui exprime sa volonté de dialogue par Jésus veuille imposer quoi que ce soit par la force. Le respect de la liberté de chacun est au cœur de son message.
Si toutes nos rencontres doivent déjà être pensées en Dieu, elles ne sont pour le moment que des signes imparfaits de ce temps où Dieu sera tout en tous. Nous ne le rencontrerons parfaitement que lorsque chacun d’entre nous aura pleinement rencontré Dieu.
En attendant, nous marchons ensemble et c’est énorme.
En attendant, nous indiquons, par cette marche côte à côte, notre refus de céder à la mode des fausses rencontres où les mots communication et dialogue sont l’expression de je ne sais quel marketing qui cherche à faire consommer une unité factice.
Nous marchons ensemble, parce que je sais votre souci de vérité. Soyez sûrs de mes efforts pour la vérité.
Celle-ci nous divise encore. Et c’est une blessure. Mais nous la portons ensemble dans la certitude que Dieu - béni soit son nom - est le miséricordieux.
+ M. Dubost
Évêque d’Evry-Corbeil-Essonnes
Le 4 janvier 2009