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La sécurité, un bien qui doit nous être commun


Chacun aspire à vivre en sécurité.
Et cela est normal.
«  La liberté, c’est vivre sans avoir peur.  » (Nicolas Sarkozy, 25 mars 2007 à Saint-Quentin).
En tout cas, c’est vivre en ayant les moyens de faire face à ses peurs.
Et l’État a un rôle premier pour permettre aux citoyens de vivre dans la tranquillité.

En démocratie, une réflexion sur ce sujet fondamental s’impose. Et un débat.

Le cadre du débat ne peut pas être la seule communauté nationale : les grandes menaces dont chacun est conscient, le réchauffement climatique, la crise financière, le terrorisme, pour ne prendre que des exemples dépassant largement nos frontières… et nos concitoyens ont clairement conscience que la France ne peut avoir une influence dans la résolution de ces menaces que dans le cadre de la communauté européenne.

Cela dit, l’État demeure un acteur essentiel. La mondialisation, l’avancée européenne, les crises transfrontalières, l’évolution des capacités de l’État providence dans le domaine social peuvent conduire à s’interroger sur la possibilité pour l’État d’assurer ses devoirs. Pour autant, l’attente de nos concitoyens est grande et leur désir de sécurité renforce même un État qui, par ailleurs, pourrait sembler en crise. Il est important que les politiques ne cherchent pas à consolider leur pouvoir en agitant les sujets qui font peur ; mais, pour autant, l’attente des citoyens leur fait un devoir d’analyser les causes des peurs qui traversent le pays et d’y répondre directement au niveau européen.

Le débat nécessite de la clarté :
Il semble aujourd’hui que le concept de sécurité qui prétend offrir un cadre unique et global pour répondre à l’extrême diversité des menaces soit un concept trop englobant qui ne peut qu’engendrer la confusion dans les esprits et faire perdre de vue la hiérarchie des risques dans une société mondialisée.

Cependant, ce concept existe et nous ne pouvons pas faire autrement que de l’employer. Mais il est urgent de faire le départ entre les besoins de sécurité de l’humanité, de la Nation et des citoyens. Ce sont des réalités différentes qui doivent être analysées différemment.

Que craignent les Français : le chômage, la violence dans les banlieues, la remise en cause de la sécurité sociale, peut-être le sida, les évolutions climatiques ?...
Ceci n’a rien à voir avec les menaces venant de la posture agressive d’un État possédant ou cherchant à posséder l’arme atomique, ou même avec la prévention du terrorisme. Les contextes d’interventions, la nature des mesures à prendre, les moyens à mettre en œuvre varient du tout au tout.

De fait, l’aspiration à une sécurité trop vaguement définie peut engendrer, en réponse, des politiques sécuritaires soutenues par la prédilection des médias - notamment télévisuels - pour ce qui est dramatique. La diffusion en boucle d’images de violence, destinée à frapper les esprits, est, elle-même, facteur de violence quand elle n’est pas tout simplement manipulation.

Le débat nécessite des convictions :
L’une des conditions essentielles à la sécurité réside dans la capacité de notre pays à vivre ensemble et à se rassembler sur des principes : respect de l’homme et de tout homme, politique sociale à l’intérieur du pays, solidarité active avec les autres pays européens en faveur de la paix dans le monde et du soutien de pays africains, priorité à la paix, refus de la guerre préventive, devoir d’ingérence humanitaire.
Et ceci, bien sûr, dans le respect des droits de l’homme et des valeurs communes.
Parmi celles-ci, la laïcité est un socle essentiel puisqu’elle permet à chacun de discuter d’égal à égal avec l’autre. Elle garantit la liberté de conscience et rend possible la fraternité telle que le psalmiste la chante : « Qu’il est bon, qu’il est doux pour des frères d’habiter tous ensemble.  ». En reconnaissant les différences, la laïcité convie chacun à un travail politique, toujours à reprendre, qui consiste à bâtir l’unité du pays à partir du constat de la différence, voire de la dissension. L’instrumentalisation du religieux au profit d’un rapport d’opposition à l’autre est particulièrement dangereuse car elle sape ce qui constitue l’objet de la laïcité, c’est-à-dire le courage d’établir un rapport vrai avec l’autre dans sa différence.

Évidemment, les principes qui inspirent la réflexion sur la sécurité à l’intérieur du pays doivent aussi être du même ordre que ceux qui inspirent notre politique étrangère. Pour nous, la paix est inséparable de la justice et de la lutte pour la sauvegarde des meilleures conditions de vie pour tous.

En pleine guerre froide, notre pays a voulu avoir des arguments en faveur de la paix en cherchant à posséder l’arme atomique afin d’être libre et de ne pas de laisser entraîner par l’éventuelle volonté hégémonique de tel ou tel camp. Aujourd’hui, nous sommes persuadés que la France ne peut garder son rang et son influence que si elle agit en faveur d’un désarmement multilatéral, progressif et surveillé. Elle ne peut pas faire partie de ceux qui luttent contre la nucléarisation de la planète en ne s’appliquant pas à elle-même ce qu’elle souhaite pour le monde. Mais il y aurait naïveté à lutter contre le surarmement si, dans le même temps, elle ne lutte pas pour la coopération active entre les pays, la justice internationale, l’aide aux victimes des catastrophes, etc… Il nous semble même que, dans le monde actuel où les injustices sont de plus en plus médiatisées et donc blessantes pour ceux qui prennent conscience de ce qui les maintient à l’écart, l’accueil des étrangers fasse partie des armes de la paix. C’est favoriser l’insécurité que de présenter l’Europe comme une forteresse. Il nous faut partager nos richesses !

Une autre des convictions essentielles dans ce débat est la nécessité d’une information juste et proportionnée aux différentes menaces. L’exigence de sécurité peut se muer facilement en syndrome sécuritaire… et favoriser le développement de toutes sortes de peurs. Une prise en compte exagérée des risques conduit toujours à de mauvaises solutions. L’inflation législative entretient l’illusion qu’une sécurité absolue est possible et, comme elle n’est jamais atteinte, développe l’angoisse. La démesure dans le traitement médiatique de certaines violences tend à stigmatiser certaines catégories de personnes (comme les jeunes, les habitants des banlieues, les policiers) et sert de paravent à d’autres problèmes qui demeurent inquiétants (comme, potentiellement, l’avenir de la Russie).
Une démocratie, pour être vivante, doit être fondée sur la confiance ; elle se corrompt si elle encourage la peur.

Le débat nécessite une attention aux hommes de la sécurité :
La sécurité de notre pays repose sur des hommes et des femmes.
Ils en sont les premiers acteurs, et il est toujours nécessaire de s’assurer que le débat en tienne compte.

Le Président de la République, le Gouvernement et le Parlement ont un rôle essentiel dans la définition et dans la mise en œuvre des politiques de sécurité dans les différents domaines où elles doivent s’appliquer.
L’arme atomique, l’armée de métier, la présidentialisation de l’exercice du pouvoir portent en elles-mêmes le risque de laisser croire que la défense du pays est du seul ressort du Président de la République… Quelles que soient les apparences, il n’existe pas de sécurité possible si les citoyens ne se sentent pas impliqués dans les choix concernant la défense et le maintien de l’ordre, et n’y apportent pas leur soutien. L’intervention du Parlement est ici absolument nécessaire et encore trop succincte. Les engagements pris et les risques affrontés le sont au nom de tous.

Les métiers liés à la sécurité sont l’objet d’une double évolution. En bien des domaines, la sécurité devient un marché réglé par sa logique propre. Il peut arriver que les stratégies d’entreprise privée dans les domaines industriels, commerciaux ou financiers semblent plus efficientes que la recherche du bien commun par les politiques. Le transfert d’un certain nombre de services, de formations, de réflexions au domaine privé, a entraîné en Irak les abus qui sont aujourd’hui bien connus et dont nous souhaitons que la France soit exempte : le dégagement de l’État du domaine de la sécurité mériterait d’être plus largement débattu.

La deuxième évolution est celle des techniques et des possibilités qu’elles ouvrent. Elles peuvent permettre de croire qu’elles sont la solution de problèmes qui, en fait, sont sociaux ou politiques. Et ceci mérite d’être examiné de très près. Mais il nous semble aussi que dans les domaines de la communication, du détournement de produits quotidiens en armes potentielles, les réflexions mériteraient d’aller plus loin… car elle concerne au premier chef ceux qui portent les armes au nom de notre pays.

Parmi ceux-ci, il nous faut citer les militaires.
Depuis 1996, la professionnalisation et la baisse relative de leur place dans l’effort de sécurité par rapport aux forces de police, l’ampleur des engagements méritent certainement une réflexion à frais nouveaux sur le lien armée-nation : le lien se nourrit d’une adhésion à de communes valeurs de cohésion, d’altruisme, de confiance, d’abnégation, de respect de l’ordre. Une armée qui ne sent pas de soutien sur les valeurs qu’elle cherche à mettre en œuvre est une armée en danger. Elle devient extérieure au pays qu’elle a mission de défendre. Les militaires actuels ne sont pas coupés de la Nation. Mais la Nation semble quelquefois se couper d’eux.
L’absence de menace militaire directe sur le pays entache la compréhension de leur mission. Leur participation à vigipirate renforce l’idée qu’ils sont une force de police comme une autre. Il nous semble, là aussi, qu’une réflexion s’impose.

Les expressions publiques des forces de police montrent aussi qu’une distance est en train de s’installer entre les politiques, les citoyens et les policiers. La redéfinition des missions semblerait être nécessaire pour tous.

Comme chacun, nous aspirons à une sécurité globale.
Mais nous savons qu’aucune autorité humaine, aucun moyen technique ne peut procurer ce à quoi nous aspirons.
Certes, nous voulons lutter pour la tranquillité et la paix de l’humanité, des nations et des personnes. Et ceci est un engagement important. La paix est encore à venir. Mais nous y pouvons quelque chose.
« Le fruit de la justice se sème dans la paix et par ceux qui pratiquent la paix.  » (Jc 3. 18).
Il n’y a pas de sécurité sans espérance !


Mgr Michel Dubost
Évêque d’Évry – Corbeil-Essonnes

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